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Ségolène Royal est restée extrêmement silencieuse lors de l'affaire des caricatures du prophète, comme souvent sur les sujets qui fâchent. Grâce à ces propos rapportés par le quotidien Le Monde, on connait à présent sa position. Elle a sans doute mieux fait en effet d'éviter une déclaration officielle sur le sujet...
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Il met la dernière main au discours qu'il prononcera devant les socialistes réunis à Strasbourg, ce samedi 3 juin. Elle surgit tout à coup devant lui. "Décidément, je ne comprends pas ta déclaration au 20 heures d'hier soir." Ségolène Royal est contrariée. Sur France 2, la veille, François Hollande a pris ses distances avec les propositions développées par sa compagne trois jours plus tôt, à Bondy : mise sous tutelle des allocations familiales, encadrement "militaire" des jeunes délinquants...

"La militarisation, ça ne passe pas dans le parti", dit-il.

- Tu aurais pu me prévenir...
- Tu ne l'avais pas fait non plus avant Bondy, que je sache. Moi, je dois m'occuper des militants. Et toi, ça te dessert."
Dans l'avion du retour, ce même jour, même s'ils sont assis côte à côte, le silence entre eux est polaire. Ségolène Royal vient de mettre son compagnon en difficulté, et, en même temps, de l'obliger à la protéger publiquement. Le 6 juin, le premier secrétaire du PS lui évite d'être mise en minorité devant le bureau national du PS. Mais il la prévient : "Attention à ne pas te trouver déclassée par rapport au parti. C'est l'argument qu'utilisaient les mitterrandiens contre les rocardiens..."
A Strasbourg, ces deux-là s'étaient retrouvés après trois jours passés sans se voir. C'est la dure loi des couples militants. Chacun sa vie, des journées de quinze heures, des réunions à n'en plus finir, d'innombrables allers-retours entre Tulle et Paris pour l'un, Paris et Poitiers pour l'autre. Avec les quatre enfants au milieu. Et parfois pas même le temps de se parler vraiment de politique. "Au fond, cette campagne est un moment d'élucidation. C'est un couple qui vit ensemble et que la vie publique fait grandir dans l'indépendance",sourit l'avocat Jean-Pierre Mignard, un intime. Les amis qui leur rendent visite, l'été, à Mougins, dans le Midi, ou dans l'appartement parisien, se souviennent d'un François Hollande qui parle, encore et encore, et d'une Ségolène Royal qui écoute, écoute, toujours.
Tous deux sont aussi européens que sociaux-démocrates. Mais ils ne sont pas toujours d'accord, et ils le découvrent parfois de manière inattendue. Un dimanche de février, à l'occasion d'une promenade dans un jardin public parisien, Jean-Pierre Mignard, parrain de deux de leurs enfants, lance la discussion sur l'affaire des caricatures de Mahomet. Ségolène Royal, qui se dit "croyante", trouve inadmissible qu'on insulte l'image sacrée du Prophète musulman.

François Hollande, lui, est beaucoup plus Charlie Hebdo. On ne touche pas à la liberté de penser et d'écrire. Leur ami commun, catholique de gauche, penche plutôt - une fois n'est pas coutume - pour elle. "N'aie pas peur, Jean-Pierre ! Je ne laisserai pas insulter Dieu !",lance, bravache, la présidente de la région Poitou-Charentes.
Elle y croit. A 52 ans - un de plus que son compagnon -, elle ne craint plus de s'imaginer un destin national. Sa victoire à Poitiers contre l'ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin, en 2004, lui a donné des ailes. Aujourd'hui, derrière le pupitre de candidate qu'elle tient à pleines mains, elle se dit "habitée". Dans ses meetings, on veut la toucher, on tend à bout de bras les téléphones portables pour garder sa photo en mémoire. "Quand je vous vois si nombreux, je me dis : qu'est-ce que ça va être...", lance-t-elle, crâneuse, à l'ouverture de chaque réunion. A Privas, en Ardèche, à Boulazac, en Dordogne, à Lorgues, dans le Var, à La Roche-sur-Yon, en Vendée, bref, dans cette France peu parisienne qu'elle connaît bien, on tend le cou par les fenêtres pour la voir. Ségolène Royal place mal sa voix, paraît un peu trop raide pour chauffer les esprits, manque parfois de souffle ? Qu'importe ! On se bat pour une bonne place au banquet ou dans la salle.
Tout cela n'était pas écrit d'avance. Mais quelques connaisseurs avaient repéré son savoir-faire depuis longtemps. Fin août 2003, un an après sa défaite, Lionel Jospin et sa femme dînent sur l'île de Ré avec Nina Mitz, conseillère internationale à Bercy. Les convives énumèrent les candidats potentiels : Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius, François Hollande... "Vous oubliez quelqu'un", interrompt l'ancien premier ministre : "Ségolène, c'est une vraie politique." Lui n'a pas oublié qu'en 1995, François Hollande avait dû la "rattraper par le col", elle voulait se présenter contre lui, Lionel Jospin, à l'investiture du parti.
En principe, pour 2007, c'est son tour à lui. Elle a été ministre de François Mitterrand, l'empêchant d'entrer lui aussi dans le gouvernement. Il a été contraint par Lionel Jospin de "prendre" le parti en 1997. Les sacrifices, il les a faits. Depuis toujours, "Ségolène" est la première fan de "François". Elle l'aime, elle l'estime - beaucoup. Avec le revers de cette jolie médaille : elle ne lui pardonne aucune petite lâcheté, aucune petite faiblesse. Elle le veut ministre, chef du gouvernement, président. Beaucoup se souviennent de ses compliments sincères : "François ? C'est le plus doué !" Ou "C'est un vaillant !"
Mais voilà que, le 29 mai 2005, tout s'écroule. La France vote non à la Constitution européenne. Et avec elle une bonne partie de la gauche, dont des sympathisants socialistes - contre les injonctions du premier secrétaire qui s'est engagé à corps perdu dans la bataille. François Hollande comprend que la partie présidentielle sera plus compliquée que prévu pour lui. Ségolène a envie de se lancer dans la bagarre ? Qu'elle y aille ! A ses intimes qui, à cette époque, se demandent pourquoi il la pousse, François Hollande explique : "Elle est populaire. Tous les candidats auront besoin d'elle." A commencer par lui, croit-il.
"Il faut lui laisser sa chance !", argumente tout haut le premier secrétaire, pensant tout bas que "Ségolène" interdit le retour de Jospin, écrase "DSK" et ringardise Fabius. Il ne croit pas si bien dire. Deux pages dans Paris Match, en septembre 2005, une confidence un peu culottée - "Je peux faire gagner mon camp" - et voilà les éléphants du PS pris d'une bonne grosse poussée machiste. Lui, à ce moment-là, est occupé à préparer la synthèse pour son prochain congrès. Au Mans, en novembre, elle choisit de s'effacer. "C'est le moment de François", répète-t-elle. Alain Duhamel le croit aussi, qui ne consacre à la compagne que deux petits paragraphes dans le livre qui recense les "prétendants" au rendez-vous présidentiel de 2007. "J'ai bien aimé ce que tu as écrit sur Ségolène", blague gentiment François Hollande.

Au fond, le chef du PS pense rester le prétendant naturel du couple. Et la démocratie élective, croit-il, est toujours supérieure à la démocratie d'opinion. Pour elle, c'est plus compliqué. Mi-décembre, la députée des Deux-Sèvres convoque le porte-parole du parti, Julien Dray, dans son bureau de l'Assemblée nationale. "Il faut que tu m'aides !", lui enjoint-elle avant de s'envoler - sans son compagnon - passer Noël aux Antilles, afin de "décider si elle y va vraiment ou pas", croient savoir des amis.

C'est vite vu. Dès février, elle qui s'était imposée sans invitation à l'enterrement de François Mitterrand, en 1996, choisit de sécher l'anniversaire amidonné et les photos sépia de Jarnac pour aller soutenir la candidate socialiste Michelle Bachelet à Santiago du Chili. Elle en revient les sacs bourrés de stickers, CD et autre matériel de campagne de la future présidente chilienne. Etrange retournement : un an plus tôt, c'était François Hollande qui avait discrètement rencontré et s'était fait dédicacer le livre du conseiller en communication du chef du gouvernement espagnol, le socialiste José Luis Zapatero...

A Paris, les sondages s'emballent. Baromètres de popularité, enquêtes d'intentions de vote, palmarès en tout genre, Ségolène Royal rafle tout, y compris les duels imaginaires avec Nicolas Sarkozy. "Elle n'avait pas prévu tout ça, mais lui encore moins", assurent les proches du couple. François Hollande observe médusé ce phénomène inattendu, et son corollaire : au fur et à mesure que sa compagne s'envole dans les enquêtes d'opinion, lui poursuit inexorablement sa descente aux enfers.
D'autres épreuves l'attendent. Petit à petit, ses propres soutiens rejoignent le camp de sa compagne. Premiers ralliés : Julien Dray et ses amis. Julien Dray, que François avait sorti de la disgrâce jospinienne en 2002. Julien Dray, qui passe tous les étés à Mougins avec la famille Hollande. Le premier secrétaire ne dit rien. Comment le pourrait-il ? Peut-on reprocher à ses amis d'aider sa compagne, à un patron de fédération d'adhérer à ses comités de soutien, à un maire de rejoindre le site "ségoliste", Désirs d'avenir ? "On voit que François fait un peu la gueule mais il sait qu'il ne faut pas le montrer", note seulement un habitué de la rue de Solférino. "Il doit y avoir une tempête sous son crâne, mais il ne dit rien", ajoute un autre.
Pas question, en effet, de donner prise à ceux qui, dans le parti, entament une campagne sur sa "privatisation" familiale, campagne lancée par le clan de Dominique Strauss-Kahn. Voilà François Hollande, d'habitude à l'aise dans l'improvisation devant un micro alors que Ségolène Royal s'oblige à préparer de petites fiches, contraint de se retrancher, dès qu'on aborde le sujet, dans une épaisse langue de bois. "Elle est populaire, je ne vais pas m'en plaindre", se contente-t-il de répéter. Et il explique, dans Devoirs de vérité (Stock) - un livre que son ami Jean-Pierre Mignard l'a convaincu d'écrire pour exister -, qu'aucun "pacte secret" n'a été conclu entre eux.
"Nous nous déciderons ensemble en tant que couple", avait pourtant assuré Ségolène Royal dans le Financial Times du 2 février, résumant bien, au fond, le drame qui se joue entre eux. Leur union est libre. "Ne pas se marier, expliquait François Hollande lors du débat sur le pacs, en 2000, c'est choisir de réfléchir tous les matins à son couple."
En politique aussi, ils sont solidaires et autonomes. Chacun sa chance. Si ce n'est pas toi, ça sera moi. Mais je préférerais que ce soit moi... Du coup, l'un et l'autre doivent garder quelques cartes secrètes. Au mois de mai, François Hollande déjeune avec Lionel Jospin. Le soir, il passe la rejoindre, avec François Rebsamen, le numéro deux du parti, et Julien Dray, dans son bureau de l'Assemblée. Elle a eu écho de propos désobligeants que l'ancien chef du gouvernement aurait eu à son égard. "Qu'est-ce qu'il t'a dit ? Qu'est-ce qu'il t'a dit ?" Elle exige un compte rendu. L'autre résiste. Elle insiste, têtue et fâchée. "Vraiment pas commode", lâche l'un des trois compères en quittant le Palais Bourbon.
François Hollande cache mal ses étonnements agacés derrière son humour habituel. Les voilà, le 18 mai, qui se rendent tous deux à l'enterrement du maire de Pau, André Labarrère. Dans la voiture qui les ramène, il pose benoîtement la question :
"C'est quoi, ce nouveau mot, "ségolisme" ?
- J'en ai parlé dans Les Echos. Royalisme, ça n'est vraiment pas possible.
- Mais c'est un événement ? On n'a parlé que de ça, ce matin, à la radio..."
Le lundi, invité d'Europe 1, le premier secrétaire balaye sèchement ce vocable "superflu" : "Je trouve qu'il y a un très beau mot qui correspond à notre propre idéal, c'est celui de socialiste."
Il n'a pas encore renoncé, elle poursuit son offensive. Le "moment Ségolène" comme il le nomme peut prendre fin ; jusqu'au bout il sera prêt. "Je connais ses faiblesses", confie-t-il parfois en privé. Il sait, notamment, qu'elle ne connaît rien à ce parti dans lequel il navigue depuis dix ans, et auquel elle ne s'est jamais intéressée. Mais il est bien obligé de constater la "ferveur" qui, désormais, entoure sa compagne dans ses tournées. "La base du parti aime bien François, mais elle "kiffe" Ségolène", remarque le secrétaire national aux questions de société, Malek Boutih, un proche de Julien Dray.
François Hollande lui-même est épaté par la ténacité de sa compagne et l'effet qu'elle produit. "Quand je marche à côté d'elle, les hommes s'adressent plutôt à moi. Mais les femmes l'agrippent. Elles lui disent : "Tenez bon ! Allez y !" Puis elles se tournent vers moi : "Vous allez l'aider, hein !" C'est évident que les gens ne nous imaginent pas divisés", raconte-t-il à ceux qui l'interrogent. Elle tire argument de cette popularité qui remet le PS dans le jeu face à Nicolas Sarkozy. "Ils devraient me remercier, dans le parti !", clame-t-elle en petit comité.
Son culot impressionnequelques éléphants, comme Pierre Mauroy, mais en agace énormément d'autres. Pour lui, c'est particulier. "Elle bluffe François, et elle l'énerve", résume en souriant Julien Dray. "Elle l'épate et lui fait peur", préfère un autre. "Elle a beaucoup progressé", reconnaît désormais le premier secrétaire, qui doit bien constater : "Rien ne l'atteint, tout lui réussit. C'est irrationnel. Parce qu'elle parle autrement. Elle parle différemment, pas comme les hommes politiques traditionnels, pas comme moi-même."
Le voilà renvoyé au rôle d'apparatchik, chef d'orchestre des synthèses du Parti socialiste qu'il faut sans cesse renouveler. Dans la nuit du 6 au 7 juin, il vient se réjouir devant les journalistes de l'accord trouvé autour du projet PS pour l'élection présidentielle. "Je fais des synthèses tous les jours, dans le parti, dans les congrès, dans ma ville...", lance-t-il, tout sourire. Il marque un blanc au bord de sa phrase, mais tout le monde a compris et éclaté de rire. Il l'a pensé tout haut : sa vie de couple candidat est elle-même une synthèse complexe.
Pour le moment, "il ne l'affronte pas, il ne la soutient pas, il ne la gêne pas",commente un ami. Mais il sait que tout peut très vite changer. "Evidemment, je l'aiderai", finit-il par lâcher pour éloigner ceux qui le harcèlent sans fin sur ce "duo-duel" inédit dans la vie politique. Elle a la chance, dans cette Ve République essoufflée qui ne sait plus comment trouver des habits neufs, d'être une femme. Il aime les compromis négociés entre quatre murs ; elle préfère les extérieurs. Déjà, à l'école de Boulogne fréquentée par leurs enfants au milieu des années 1980, certains se souviennent que c'était lui qui se rendait aux réunions de classe. Et elle qui filmait les fêtes d'école avec un Caméscope.
 

(Le Monde 17 juin 2006)
 
Tag(s) : #Ségolène Royal

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