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Ce 19 septembre 2003, la secrétaire nationale du PCF présente au Sénat sa conception de la laïcité et de la liberté religieuse. Comme tous les candidats passés à l'audition, elle dit son attachement à la laïcité. Toutefois, elle parle de "laïcité ouverte", suggérant probablement que la laicité telle appliquée alors, ne l'est pas. La "laicité fermée" qu'elle ne définit d'ailleurs pas, ferait en revanche prospérer l'intégrisme. Curieuse façon d'inverser les propositions !
Marie-George Buffet se déclare aussi "pas favorable" (le mot est faible) à la remise en cause de la mixité. De même, elle ne souhaite pas une modification de la loi de 1905. Même si elle suggérait quelques lignes plus haut que "peut être mérite-t-elle quelques aménagements...".  Bref, un texte assez ambigu.

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19 septembre 2003, 
Monsieur le Président,     Mesdames, messieurs

 

La laïcité en France est-elle en danger ? Ce principe fondateur de notre pacte social qui saisit de passion de façon récurrente le débat public dans notre pays, est-il débordé ? En recul ? En échec ? Pour ma part, je trouve que l’ouverture d’un tel débat, dans les conditions actuelles est tout à fait sain. La laïcité mérite d’être regardée dans toutes ses dimensions, et peut-être d’être revisitée. Notre société a bien changé depuis 1789, 1886, et 1905.

Il faut donc à mon sens préciser ce que l’on doit entendre aujourd’hui par laïcité. Il faut pour cela éviter de se laisser tromper par les prismes déformants de l’actualité, tout en mesurant bien les défis auxquels nous sommes confrontés.

La laïcité est le principe social et politique qui permet à notre peuple la cohésion dans la pluralité. Elle découle directement de l’affirmation fondamentale des droits universels de l’être humain. Ces droits ne sont pas liés à l’appartenance à tel ou tel groupe social, ils ne sont pas non plus liés à telle ou telle opinion qu’elle soit politique ou religieuse. Ces droits sont assortis de façon inaliénable à la condition d’être humain. Cela suppose donc la liberté d’opinion et de pensée, la liberté religieuse. Mais il s’agit également, dans un même mouvement, d’affirmer que l’autorité publique procède de la souveraineté du peuple et ne peut être soumise à aucune forme de tutelle extérieure. L’affirmation de la laïcité est donc indissociable dans son histoire de la lutte pour la République.

De notre histoire découlent plusieurs conceptions de la laïcité. Est-il encore d’actualité de penser qu’elle pourrait se confondre en une philosophie officielle ou en une religion civile ? Il me semble qu’il nous faut écarter cette hypothèse. La République est porteuse de valeurs qui sont essentielles mais loin de constituer un référent unique pour les individus. L’identité d’un homme ou d’une femme ne peut se résumer au seul fait d’être citoyen ou citoyenne de la République Française. Le corollaire de cette conception serait de faire de la laïcité une négation des religions.

La laïcité ne doit pas non plus consister en une séparation factice, voire schizophrène, entre l’espace public et l’espace privé, cantonnant l’espace de la liberté d’opinion là où elle n’est pas visible. On demanderait ainsi à chaque individu de renier ce qui finalement construit son identité pour ne montrer à la société que ce qui le réunit au reste de la nation. Or ce n’est acceptable, ni du point de vue de l’individu qui ne peut accepter que ses déterminants identitaires se voient cantonnés hors de l’espace public, ni du point de vue de la République, qui ne peut,  par nature, se désintéresser de ce qui se déroule dans l’espace privé. Exemple : avortement.

Ces deux conceptions pervertissent à mon sens les principes et l’objectif de la laïcité et prennent de ce fait le risque d’attiser les réactions intégristes.

A l’inverse, la laïcité ne peut pas se confondre avec une vague neutralité qui rimerait avec désintérêt et pourrait laisser libre cours à des entreprises relevant de l’agression plus que du débat et du respect. La République n’est pas à prendre, c’est une des raisons d’être de la laïcité.

La laïcité fait de la République un espace accueillant toutes les représentations du monde, dès lors qu’elles ne contestent pas son principe. Elle est la garantie de la liberté de conscience, le terrain sur lequel s’épanouit la démocratie. Par la laïcité, la République reconnaît la diversité des opinions religieuses et philosophiques des citoyennes et des citoyens. S’il ne s’agit pas pour la République, par la laïcité, de légitimer l’existence de communautés, en leur attachant des droits spécifiques, il convient pour elle, dans la laïcité de reconnaître également l’existence de corps intermédiaires constituant des interlocuteurs potentiels. Ainsi, la laïcité est la condition de liberté de pensée et de la liberté d’expression. Elle indique le refus d’une pensée unique. Elle implique plus que la tolérance, la reconnaissance, c’est à dire la conviction que la rencontre de l’autre peut me changer. Elle est donc la garantie d’une société de paix.

Dans notre monde, la laïcité est mise à mal. En témoigne l’utilisation sur la scène internationale, par des responsables d’Etats, pour fonder leur politique, de l’appel à Dieu, du bien et du mal toujours assimilés à une religion. Sans considérer qu’il existe un modèle, la laïcité comme principe démocratique est encore loin d’être une norme internationale. Dans un contexte où se développe la peur de l’autre, certains en viennent à douter des bienfaits de ce principe fondateur et donc de la République.

Dans notre France du XXIème siècle, les individus vivent des appartenances éclatées et sont parfois mis à la peine pour se construire leur identité. La crise des valeurs, la crise des idéologies, la crise de sens, la crise de la politique qui prospèrent sur le terreau de la crise sociale, accentuent la difficulté à trouver des repères. Certains n’hésitent pas à parler pour notre société de déficit symbolique. Cela conduit parfois à des déficits identitaires entraînant une difficulté à se situer dans l’espace de la laïcité. Cela conduit également à des impasses identitaires niant par leur fondamentalisme la différence possible et donc la laïcité. Enfin, le troisième élément de crise de la laïcité réside dans l’instrumentalisation dont elle fait l’objet dans le débat public à d’autres fins que celles qui sont les siennes.

Pour traiter de la laïcité, il faut à mon sens prendre garde aux prismes déformants qui sont porteurs de visions rétrécies et de contre-sens dramatiques. Je voudrais évoquer avec vous la question du voile qui ressurgit périodiquement dans l’actualité et a contribué à provoquer cette réflexion. En tant que femme, et féministe, je suis fermement opposée à la négation de la liberté, de l’intégrité de la femme dans son corps et ses désirs que symbolise le voile. Un voile qui dit que le corps féminin est coupable d’exister.  C’est pour moi l’objet d’un combat.

Mais que faut-il combattre derrière le voile ? La religion ? Ou bien pour tout dire, dans l’esprit de certains, – amalgame détestable- l’immigration maghrébine ? Ou bien la domination masculine ? Car, à écouter les jeunes femmes du collectif « Ni Putes ni soumises », il s’agit bien pour une partie d’entre elles de se protéger avec le voile. D’autres se le voient imposer, d’autres enfin ont été convaincues d’accomplir ainsi un devoir religieux. Ce qu’il nous faut combattre dans le voile, c’est bien l’atteinte portée aux femmes. Je voudrais ajouter comme une évidence, que pour tout ce qui relève de la responsabilité publique, l’attitude conforme à l’idéal Républicain est de combattre fermement tous les comportements portant atteinte à l’égalité hommes-femmes.  On ne peut accepter que face à la violence, à l’intolérance de l’un, on cantonne l’autre au repli. Je ne suis pas favorable aux lieux et horaires réservés aux femmes, au recul de la mixité à l’école comme au travail. Notre société est mixte par nature, hommes et femmes doivent être égaux, et l’idéal républicain ne peut souffrir une renonciation au vivre ensemble dans l’égalité.

Faut-il donc prendre appui sur le voile pour interdire tout signe distinctif -car le vocable « ostentatoire » correspond-il à une définition opérante ? Faut-il, en somme, bannir les convictions religieuses et philosophiques de l’espace public ou « laïc » ? Ou faut-il combattre fermement ce qui porte atteinte à la dignité de l’individu, ce qui l’agresse, ce qui provoque des situations d’affrontement, par l’élaboration d’un règlement librement consenti ? Ce combat ne doit pas se faire dans la négation des principes de la laïcité. Cela doit se faire par la laïcité, dans une confrontation publique exigeante et l’appel à la conscience et à l’intelligence de chacune et de chacun. Nombreux sont ceux qui demandent une loi. Certains tout simplement car ils cherchent sur quoi appuyer leurs décisions. Mais cette loi pourquoi serait-elle limitée au champ de l’école ? Et on pas à l’ensemble du champ public… ? Si cela était le cas, la laïcité ne serait-elle pas réduite à une uniformité imposée ? Je ne crois pas en cette solution. En revanche, je ne conteste pas le principe qu’il faille à partir de lois existantes un mode d’emploi de la laïcité d’une part, et du combat républicain pour l’égalité hommes-femmes d’autre part. J’ajoute cependant, que ce qui est véritablement en cause à travers cette question, à mon sens, c’est la capacité de l’école à jouer pleinement son rôle émancipateur. Et cela passe par l’application pleine et entière du principe de laïcité.

En effet, l’école ne peut en aucun cas faire abstraction de l’identité de chaque élève. L’égalité et la laïcité ne sont pas l’uniformité, et comme il me semble déjà l’avoir exprimé, la République n’a pas à se faire le chantre d’un combat néo-positiviste. L’éducation est le processus de formation d’individus libres et responsables. Cela nécessite de connaître et de comprendre. Cela nécessite des processus actifs et un entre-eux des élèves porteurs de prise de conscience de soi et des autres. L’éducation rentre en compte fortement dans la formation de l’identité et de la personnalité. Il ne s’agit donc pas aujourd’hui de ressusciter l’école de la Troisième République mais d’inventer une école résolument laïque, permettant là aussi, de façon adaptée à la maturité des individus, l’expression de toute la pluralité dans le respect de la République et des missions éducatives de l’institution. C’est au nom de la laïcité et parce que nous considérons que les courants religieux et philosophiques jouent un rôle dans la marche du monde, que nous sommes favorables à l’enseignement de l’histoire des religions et des idées à l’école.

Enfin, il ne faut pas s’enfermer, à mon sens dans le débat : « pour ou contre une révision de la loi de 1905 ». Peut-être mérite-t-elle quelques aménagements - je pense à la suppression de l’automaticité du lien entre la loi 1901 et la loi 1905 – mais cela peut simplement être un point d’attention permanent du législateur. Les ruptures d’égalité constatées entre les différentes confessions religieuses, notamment pour ce qui concerne les lieux d’exercice du culte, doivent être considérées, et les autorités publiques doivent pouvoir dans le cadre de la loi actuelle favoriser une évolution. Peut-être le terme « La République ne reconnaît aucun culte » est-il sujet à double interprétation, mais je ne propose pas de rouvrir ce débat, si l’on se met d’accord sur l’interprétation qu’il faut en faire, c’est à dire qu’il n’est pas de religion officielle. En revanche, je juge tout à fait important que l’islam de France puisse désigner des interlocuteurs aux pouvoirs publics, mais en pleine démocratie et sans créer la confusion entre représentation de la religion musulmane et représentation du monde arabe.

En tout état de cause, pour ce qui est de la loi 1905, je ne suis pas favorable à sa modification. Elle me semble être globalement à même, dans les circonstances actuelles de garantir la laïcité. A condition que nous sachions collectivement en relever les défis.

 

L’affirmation d’une laïcité ouverte est la condition d’une République vivante et dont les citoyennes et citoyens se sentent partie prenante et propriétaires. Il y a dans notre société trop d’inégalités et d’injustices. Ce sont des choix politiques qui sont responsables de cette situation. La République en tant que principe n’en est pas la cause. Certains jeunes se réfugient aujourd’hui dans des formes d’intégrisme et d’extrémisme sur la base de cette fausse affirmation. Une laïcité fermée, adoptant face aux religions la brutalité et une forme de mise à distance ne peut qu’accréditer cette thèse et la faire prospérer. La laïcité est pour nous une condition essentielle de la lutte contre l’intégrisme et l’extrémisme. Plus que jamais, la laïcité doit s’attacher à ouvrir l’espace démocratique et citoyen, à mettre en présence les représentations du monde. Plus que jamais, elle doit s’attacher à garantir la diversité et la pluralité. Cela doit passer par une plus grande place faite à l’expression plurielle d’opinions religieuses, politiques et philosophiques dans les média. Je voudrais souligner que cette attitude ne constitue en rien une forme de nihilisme au sens où toutes les opinions se vaudraient. J’ai posé le préalable de la République et celui de la laïcité comme principe de reconnaissance mutuelle. Enfin, le débat ne consiste pas en la juxtaposition, et invite chacun à fonder son propre jugement et à le défendre. Le renouveau de la laïcité s’accompagne nécessairement d’un renouveau de la citoyenneté et de la politique. D’un renouveau de la recherche de sens.

 

Le deuxième défi réside à mon sens dans la possibilité d’assurer une véritable qualité du vivre ensemble dans notre pays. De la laïcité peut naître un brassage, en réalité, dans la laïcité se façonne le visage de notre nation. La mixité de notre société, l’unité de notre peuple, l’universalité de l’humanité doivent se bâtir ainsi. La fraternité inscrite au fronton des édifices publics mérite cet investissement-là : rechercher ce qui nous fait semblables sans occulter ce qui nous différencie, pour vivre ensemble pleinement. Plus qu’une laïcité ouverte, l’heure est sans doute désormais à une laïcité-coopération. Il s’agirait ainsi de permettre l’engagement pour la cohésion sociale et le vivre ensemble. Cela implique pour chaque partie prenante de renier toute tentation intégraliste pour se mettre dans attitude de construction commune. Si cet espace devait voir le jour, cette coopération serait rendue possible au service du progrès pour notre peuple et pour l’humanité. C’est à mon sens la seule voie pour relever les défis de la laïcité. Aussi, pourquoi ne pas réfléchir, dans les espaces de concertation publique et de conseil que se donne la République à la place donnée aux représentants des courants de pensée, des confessions religieuses ? Il y a là une piste à creuser. Par ailleurs, la création d’un Haut-Conseil à la laïcité, dont le rôle serait effectivement de faire vivre la laïcité, et pourquoi pas de réfléchir à en donner les clefs par un mode d’emploi, me semble être une bonne idée.

La frilosité ne doit pas être à l’ordre du jour. Notre République a besoin d’une laïcité décomplexée, porteuse de la liberté de conscience et d’expression. La laïcité est un bien commun, un bien pour tous. Ce dont elle a besoin, c’est qu’on lui donne de l’oxygène, qu’on la fasse vivre. C’est en quoi votre travail me semble primordial.

Je vous remercie et suis disponible pour engager avec vous le débat.

Tag(s) : #Marie-George Buffet

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