Dieudonné : Fini de rire (L'express)

Publié le par par Boris Thiolay

Après ses scandaleux propos sur la commémoration d'Auschwitz, le comique a donné la dernière représentation de son spectacle. La justice prend le relais

Cette fois, il jette l'éponge. Promis, juré. Dieudonné a donné, le 23 février, à Chartres, la dernière représentation de son one-man- show incendiaire, Mes excuses. Un mea culpa? A d'autres. Le comique, persuadé d'être la victime d'un «complot», a versé une dernière cuillerée d'huile sur le feu. Cela dans un contexte où, sur les 1 513 actes racistes recensés en France en 2004 (+ 81,63%), 950 avaient un caractère antisémite.

Devant 450 spectateurs, Dieudonné entre en scène, ployant sous les coups de fouet. «Je m'excuse, ô peuple élu… Merci de m'avoir épargné…» Il se redresse: «Dans le cul!» Le ton est donné. Porteur autoproclamé de toutes les souffrances du peuple noir esclavagisé, le bouffon entraîne, deux heures durant, son public hilare, de tous âges et de toutes origines, sur un sentier pavé de haine délirante. Entre quelques sketchs raillant les catholiques, les Noirs, les Arabes et les Chinois, Dieudonné revient sans cesse à son obsession: la figure inquiétante, comploteuse et toute- puissante du juif, passant en revue tous les poncifs antisémites. «Hitler était dans un registre moins burlesque», tente-t-il. Des bravos fusent. «En France, on ne peut pas critiquer Israël parce qu'il y a eu… [Il murmure, feignant de craindre un ennemi sioniste qui pourrait le frapper dans le dos] la Shoah… Par contre, tabasser une petite fille marocaine de 13 ans, c'est autorisé.» Tonnerre d'applaudissements. Vient la parodie du professeur Golding-crotte, qui s'exprime du haut de «100 000 ans de persécutions». «300 000 ans», renchérit une voix féminine dans la salle. Dieudo jubile. Standing ovation.

Il manie des concepts qu'il ne domine pas

Une heure avant son entrée en scène, le comique était revenu sur ses déclarations tenues le 16 février, à Alger, assimilant la célébration du 60e anniversaire de la libération des camps d'extermination nazis à une «pornographie mémorielle». Ce qui lui vaut l'ouverture d'une enquête préliminaire, demandée par Dominique Perben, ministre de la Justice. «Je respecte la Shoah, qui est un crime contre l'humanité, dit-il à L'Express. Mais je considère que l'instrumentalisation à des fins politiques de la souffrance est une pornographie mémorielle.» Curieux bémol.

Brouillant les pistes, maniant des concepts qu'il ne domine pas, Dieudonné a dans son entourage quelques personnages obsessionnellement antijuifs. Lors de sa conférence de presse, le 19 février, c'était Ginette Skandrani qui accueillait les journalistes. Coéditrice du Manifeste judéo-nazi d'Ariel Sharon, un faux antisémite, cette ex-cadre des Verts est proche du négationniste tunisien Mondher Sfar. Dieudonné dit ne pas la connaître. Mais il connaît les trois membres fondateurs des Ogres, l'association qu'il a créée en octobre 2004, visant à l' «Ouverture des frontières géographique, religieuse, ethnique et sociale». Parmi eux, Pierre Panet, ex-candidat sur la liste EuroPalestine aux élections européennes. Sur les sites Internet de soutien à Dieudonné, véritables défouloirs antisémites, ce syndicaliste, démissionnaire des Ogres depuis le 12 février, se laisse aller. D'après lui, le sionisme tente d' «anéantir [le peuple palestinien], c'est bien du racisme et un génocide». A propos de l'enseignement de l' «hyper-Shoah» dans l'Education nationale: «Ce ne sont pas les chiffres absolus de victimes par communautés qui comptent, mais le pourcentage réel qui a été exterminé […].» Grand manieur de mots, Dieudonné devrait réviser ses leçons d'histoire. Bien avant lui, un personnage connu avait déclaré: «L'antisémitisme est la seule pornographie tolérée dans le Reich.» Son nom? Adolf Hitler.

Boris Thiolay
(28 février 2005, l'Express)

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