Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

C'est une constante à l'extrême gauche, si la laïcité est chaque fois affirmée comme un principe républicain essentiel, elle est souvent releguée après le combat des inégalités. "Peut-on parler de laïcité lorsque les inégalités progressent ?" s'interroge MG Buffet. Et pourquoi ne le pourrait-on pas ?
La loi sur les signes religieux à l'école est dénoncée comme une loi qui "divise", une loi "de circonstance" pas à la hauteur des enjeux. Elle sera "inefficace" et "néfaste" pour Marie-George Buffet qui promet même un effet boomerang. Mais que propose-t-elle en échange ? Le PC souhaite s'attaquer aux causes créant le communautarisme, le repli identitaire. Il ne semble pas souhaiter combattre les agressions contre la laïcité. Comme si tous les musulmans se retrouvaient derrière le voile, MG Buffet semble dénoncer une stigmatisation à travers ce projet de loi de tous les musulmans.

________________________________________________________________________ 

Intervention de Marie-George Buffet à l'Assemblée nationale lors de la discussion sur le "projet de loi relatif à l’application du principe de laïcité".

Monsieur le Président,
Monsieur le Premier ministre,
Mes chers collègues,

La laïcité est un bien essentiel dans notre République. Il s’agit d’un principe fondateur de notre pacte social auquel je veux réaffirmer aujourd’hui l’attachement indéfectible et profond du groupe des députés communistes et républicains. C’est une question complexe et les députés communistes et républicains se prononceront chacun et chacune en toute conscience. C’est une question qui appelle un débat digne, et notre assemblée doit à tout prix éviter de se laisser tromper par les prismes déformants de l’actualité, en mesurant bien les défis auxquels nous sommes confrontés.

Accordons-nous d’abord sur le diagnostic : oui, la laïcité est menacée. Et les fractures qui parcourent le pacte social et républicain sont les menaces les plus profondes. Elles sont le terreau des replis communautaires, des crispations identitaires, de la désespérance qui ouvrent des champs au fléau des intégrismes.

Qui a pour ambition de donner vraiment à la laïcité tout son éclat, doit s’attaquer aux causes de ses difficultés, plutôt que d’en traiter seulement les effets.

Peut on parler de laïcité lorsque les inégalités progressent, et que les discriminations frappent en masse des hommes et des femmes ? Peut-on parler de laïcité lorsque les libertés sont réduites pour beaucoup ? Peut-on parler de laïcité lorsque le fil qui lie entre eux les hommes et les femmes se rompt sous le poids du fardeau de chacun ? Il est manifeste aujourd’hui que la laïcité ne peut être garantie dans notre pays que si la liberté, l’égalité et la fraternité sont la règle, ce qui, de notre point de vue est assez loin d’être le cas.

La laïcité peut être menacée aussi en Europe. On l’a vu avec les débats constitutionnels.

La laïcité est menacée enfin par les postures d’affrontement, par la division et la stigmatisation, par la négation de l’individu et de sa liberté de conscience, par les intégrismes totalisants. Elle est menacée aussi lorsque le champ du débat démocratique se rabougrit au profit de postures sécuritaires et autoritaires, lorsque se dessine une société de pensée unique débarrassée des questions de sens !

« La laïcité », n’en faisons pas un slogan, un bouclier porteur d’interdits. Elle s’est forgée dans notre pays au fil des décennies, depuis la Révolution Française, comme un élément essentiel de notre démocratie.

Qu’est-ce que la laïcité aujourd’hui ? Nous aurions pu en débattre. Le rapport Stasi s’essayait à une réflexion globale, mais vous avez réduit la discussion à « la loi sur le voile », comme il est dit. Nous n’avons eu de grand débat public ni sur la laïcité, ni sur l’égalité entre hommes et femmes. Voilà pourtant les sujets essentiels sur lesquels nous aurions pu échanger pour éclairer la réflexion sur des problèmes particuliers. Le grand débat sur l’école que vous nous aviez annoncé aurait pu instruire ces questions à la lumière des principes éducatifs, mais il s’est rétréci comme une peau de chagrin.

Dans notre France du XXIème siècle, les individus vivent des appartenances éclatées, dans des vies trop souvent difficiles. La crise des valeurs, la crise des idéologies, la crise de sens, la crise de la politique qui prospèrent sur le terreau de la crise sociale, accentuent la difficulté à trouver des repères. Cela conduit parfois à des difficultés à se situer dans l’espace de la laïcité. Nous aurions pu parler de tout cela. En préparation du centenaire de la loi de 1905, nous aurions pu avoir l’audace d’un grand débat pluraliste sur un siècle de laïcité, débouchant, si nécessaire sur une grande loi. Celle qui nous est proposée aujourd’hui réduit le champ de la laïcité.

Tout prête à penser en réalité que par ce débat et cette loi, vos objectifs sont ailleurs que dans l’application du principe de laïcité, que celui-ci ne serait qu’un luxueux paravent utilisé à d’autres fins que celles affichées.

La laïcité mérite mieux que cela. Elle est pour nous, le principe social et politique qui permet à notre peuple la cohésion dans la pluralité. Elle découle directement de l’affirmation fondamentale des droits universels de l’être humain. Ces droits ne sont pas liés à l’appartenance à tel ou tel groupe social, ils ne sont pas non plus liés à telle ou telle opinion qu’elle soit politique ou religieuse. Ces droits sont assortis de façon inaliénable à la condition d’être humain. Cela suppose donc la liberté d’opinion et de pensée, la liberté religieuse. Cela implique plus que la tolérance, la reconnaissance. La laïcité est donc la garantie d’une société de paix, bâtie par des hommes et des femmes différents qui veulent vivre ensemble.

Mais il s’agit également, dans un même mouvement, d’affirmer que l’autorité publique procède de la souveraineté du peuple et ne peut être soumise à aucune forme de tutelle extérieure. La laïcité fait donc de la République un espace accueillant toutes les représentations du monde, dès lors qu’elles ne contestent pas son principe. Son affirmation est indissociable dans notre histoire de la lutte pour la République. C’est pourquoi nous craignons l’image répressive qui lui est donnée. La laïcité est un idéal positif, un concept social mobilisateur, un élément essentiel d’un projet de société. Ce n’est pas une grammaire statique, mais c’est le sens lui-même et le mouvement.

C’est dans ce contexte, qu’il faut évoquer le voile. Le voile représente pour moi une atteinte insupportable à l’intégrité et à la dignité des femmes en tant que négation de leur corps, de leurs désirs, de leur personnalité. La République ne peut se résoudre à la domination des femmes et ne doit avoir de cesse que d’agir en faveur de l’égalité entre hommes et femmes. Il faut avoir le courage de dire que ce combat n’est pas derrière nous, que demeurent, ici et dans le monde, des discriminations; que demeurent des violences inacceptables ; qu’une nouvelle domination masculine se fait jour dans une partie de notre jeunesse… Oui, il s’agit bien d’un combat actuel dans toutes les sphères de la société, dans tous les domaines. C’est sur ce terrain-là que le voile me semble devoir être combattu, sans complaisance, avec constance et détermination. Nous voulons avec les jeunes filles et les femmes voilées, créer les conditions de leur émancipation.

Entre parenthèses, est-ce toujours cette domination masculine qui gêne derrière le voile ? N’est-ce pas parfois pour certains cette France devenue plurielle ? Pour nous, c’est une réalité, et c’est une richesse.

Nous savons que les raisons pour lesquelles des femmes et des jeunes filles portent le voile sont variées. Elles sont au moins au nombre de trois : certaines se le voient imposer, d’autres sont convaincues d’accomplir ainsi un devoir religieux, d’autres enfin entendent, de la sorte, se protéger d’agressions masculines. C’est aussi sur ces causes qu’il faut intervenir : mieux faire progresser l’émancipation féminine et les droits des femmes, mieux assurer le vivre ensemble dans les cités, mener le débat sur la laïcité et mener le combat contre l’intégrisme.

Ce combat doit être déterminé. L’intégrisme est un principe politique qui entend que des préceptes religieux régissent la vie politique. Il fait violence à l’individu, à sa liberté. L’intégrisme est inacceptable en France comme ailleurs, de par l’universalité des droits de l’homme. Il faut mener ce combat de manière politique, pour qu’il soit gagné dans les consciences. Il faut réaffirmer partout l’autorité de l’Etat républicain, faire appliquer nos lois contre le racisme, l’antisémitisme, contre les violences, contre les atteintes à la démocratie. Mais il faut aller au-delà en affichant l’engagement républicain pour le progrès et l’émancipation humaine. Un engagement qui n’emploie pas seulement l’argument d’autorité mais mène avec conviction le combat laïque. L’autorité de l’Etat procède en effet à la fois de son bien fondé, et de sa capacité à convaincre et à créer un mouvement d’ensemble. On ne débusque pas l’obscurantisme, on ne met pas en difficulté les intégrismes, en pointant du doigt tous les croyants, en stigmatisant particulièrement les musulmans, en visant une fois de plus, parmi eux les femmes, en faisant du voile un étendard qu’il n’était pas toujours. J’en veux pour preuve la manifestation de femmes voilées encadrées par des intégristes du 17 janvier dernier.

C’est ainsi qu’en septembre prochain, faute d’avoir réellement réfléchi à la situation, la loi que vous nous proposez laissera pour l’essentiel la communauté éducative désemparée, parce que la source des problèmes auxquels elle est confrontée ne sera pas tarie, parce que ses questions vont bien au-delà de votre article de loi. C’est ainsi que le droit et la dignité des femmes continueront d’être des questions laissées dans l’ombre. C’est ainsi que le seul choix de l’interdit, continuera à échafauder cette société de la peur et du communautarisme.

Combattre l’intégrisme suppose d’avoir confiance en la force des idéaux républicains et démocratiques, d’avoir confiance en la capacité de chacun et chacune à réfléchir et à comprendre. Cela suppose des actes politiques forts, cela suppose un engagement déterminé. Mais la loi qui nous est proposée divise notre peuple, elle n’apporte en réalité de solution ni face au voile, ni face aux grandes questions du vivre ensemble aujourd’hui. Il serait grave de chercher ici à se dédouaner. La réponse proposée n’est pas à la hauteur du problème posé. Ne cédons pas à un climat, ayons le courage de dire que la laïcité nécessite un grand débat, une grande loi, et non des décisions de circonstance.

Jusqu’où irons-nous dans cette direction ? D’aucuns ont proposé de remettre à l’ordre du jour le port de l’uniforme. Le ministre de l’Education Nationale a évoqué le port de la barbe, soulignant ainsi le caractère potentiellement inopérant de la loi que vous nous proposez. Quant à l’extension proposée par certains de la loi aux signes politiques et philosophiques, ils éclairent d’un jour nouveau l’interdiction des signes religieux. Ainsi, notre République serait menacée par les convictions religieuses, politiques et philosophiques. Permettez-moi de ne pas partager cette analyse. Les doutes quant à votre politique en matière de laïcité et de lutte contre le voile sont nombreux.

Pensez-vous que l’on puisse considérer l’école comme un sanctuaire échappant aux bruits du monde, où seule est autorisée à en parler l’institution ?

Pensez-vous que l’on puisse créer une séparation factice entre public et privé pour ce qui concerne les convictions et l’identité de chacun, sans mettre en danger la liberté d’expression ?

Pensez-vous que l’on puisse se contenter de poser la question de la laïcité à l’école ?

N’êtes-vous pas interrogés par les appels des autorités religieuses dans leur diversité ainsi que d’organisations attachées à la laïcité et aux droits de l’homme, de syndicats qui craignent les limites et les conséquences de votre démarche ?

L’interdiction, enfin, et l’exclusion, sont-elles les meilleurs chemins d’une liberté retrouvée ?

Votre loi sera inefficace, car elle va multiplier les tensions stériles sans solutions progressistes. Votre loi sera néfaste car elle va réduire le champ de la laïcité, donc de la démocratie, et déséquilibrer le processus éducatif au profit du terme normatif et arbitraire. L’inquiétude est grande que la loi proposée ne s’avère finalement être un boomerang. Vraiment, ce n’est pas ainsi que l’on gagnera contre le voile, ni contre l’intégrisme.

Il faut combattre fermement ce qui porte atteinte à la dignité de l’individu, ce qui l’agresse, ce qui provoque des situations d’affrontement. Il y a des signes à donner, pour dire la détermination de la République face à l’intégrisme, face aux atteintes à l’intégrité des femmes ; je veux croire que cela nous rassemble ici sur tous les bancs. Ce sont les signes d’une vigilance, d’un engagement des institutions et des élus pour ne pas laisser se développer ces phénomènes, pour ne pas laisser tranquilles ceux qui en sont les porteurs, pour animer le débat, pour convaincre. Faisons vivre la laïcité, mettons-la en mouvement. Je crois que la communauté éducative a la capacité, si on lui en donne les moyens, de faire vivre des règlements librement consentis faisant appel à l’intelligence de chacune et de chacun, à l’entre-eux des élèves, au développement de la citoyenneté. Ne faut-il pas repenser l’enseignement de la laïcité, de l’histoire, du fait politique et religieux ? Ne serait-il pas utile à la communauté éducative et au-delà, de créer un Haut-Conseil à la laïcité, dont le rôle serait de faire vivre la laïcité concrètement, d’assurer un rôle de médiation, de réfléchir à en donner les clefs par un mode d’emploi ? Ne faut-il pas réfléchir à la manière dont nous pouvons mieux intégrer l’apport de chacun à la cohésion sociale au sein du débat républicain, et produire les gestes de reconnaissance attendus ? Ne peut-on pas en quelque sorte, mettre à l’ordre du jour cette question : qu’avons-nous à construire ensemble ?

La laïcité a besoin qu’on lui donne du souffle, qu’on la rende vivante. Elle a besoin de s’expérimenter, d’être vécue en conscience. Elle n’a pas besoin de la peur et de toutes sortes de phobies. Elle a besoin que les différences s’expriment dans le respect total d’autrui et de la société. C’est là qu’elle trouve son sens et son efficacité. Partout il faut permettre, dans les établissements scolaires et ailleurs que l’on se penche sur cette question, que l’on évalue les conditions dans lesquelles elle s’exerce, que l’on se donne les règles qu’il convient de se fixer ensemble pour éviter les situations d’affrontement.

Le renouveau de la laïcité doit s’accompagner nécessairement d’un renouveau de la citoyenneté et de la politique. D’un renouveau de la recherche de sens. La mixité de notre société, l’unité de notre peuple, l’universalité de l’humanité doivent se bâtir dans la laïcité. Elle exige de rechercher ce qui nous fait semblables sans occulter ce qui nous différencie, pour vivre ensemble pleinement. Elle exige la liberté, l’égalité, et la fraternité.

Il faut le craindre, nous risquons d’être conduits aujourd’hui à une délibération qui laissera chacun et chacune insatisfait. Evidemment, le débat a traversé le groupe des député-e-s communistes et républicains. Ils voteront chacun et chacune en conscience. Ils appellent, pour vaincre le repli et l’intégrisme à une politique de liberté, d’égalité, de fraternité. C’est ce combat qui fera que la laïcité vivra.

Tag(s) : #Marie-George Buffet

Partager cet article

Repost 0